2008-07-09

Qu'est ' ce que l'esthétique 美学是什么


最近在读这本书……

Marc JIMENEZ, Qu'est-ce que l'esthétique?

1997

Gallimard/Folio essais

Bibliographie sélective, index des noms propres et des notions, écoles et mouvements esthétiques, philosophiques, artistiques.

Notes :

[Il y a seulement une vingtaine d'années, le mot "esthétique", employé pour désigner la réflexion philosophique sur l'art, apparaissait prématurément vieilli. Bien que son sens moderne ne date que du XVIIIe siècle, il semblait désuet et prêt à disparaître. Certains philosophes allaient jusqu'a déclarer, de façon humoristique, que "dans son histoire bicentenaire depuis le milieu du XVIIIe siècle jusqu'au milieu du XXe siècle, l'esthétique s'est révélée comme un insuccès brillant et plein de résultats. A quoi tient ce paradoxe? Certainement aux diverses significations du mot esthétique; nous traiterons de cette question plus loin. Mais il tient aussi à l'objet même de l'esthétique, a savoir l'art. Et les contradictions que soulève celui-ci sont nombreuses. Nous les vivons au quotidien. Comment comprendre, par exemple, que la société moderne placée sous le signe de la civilisation de l'image accorde si peu de place a l'enseignement des arts plastiques? (...) L'art est un domaine à part et, de surcroît, ambigu. Lié a une pratique, il engendre des objets palpables ou donne lieu à des manifestations concrètes qui prennent place dans la réalité: il se prête à des expositions dans tous les sens du terme. Pour reprendre une formule du grand historien et sociologue de l'art Pierre Francastel, "l'art n'est pas velléité mais réalisation". Cependant, l'art ne se contente pas d'être là, car il signifie ausssi une manière de représenter le monde, de figurer un univers symbolique lié à notre sensibilité, à notre intuition, à notre imaginaire, à nos fantasmes. C'est son côté abstrait. En somme, l'art s'ancre dans la réalite sans être pleinement réel en déployant un monde illusoire dans lequel, souvent -mais pas toujours- nous croyons qu'il ferait mieux vivre que dans la vie quotidienne. Comprendre et expliquer cette ambiguïté de l'art constituent pour ainsi dire un défi que l'esthéticien s'acharne à relever, quels que soient les risques d'insuccès. (...) bien que la réflexion sur l'art soit, par définition, postérieure aux oeuvres, les esthéticiens ont parfois tenté d'imposer des règles aux artistes, soit en fixant des normes permettant de juger du beau ou du laid, de l'harmonieux ou du discracieux, et même du convenable ou de l'inconvenant, soit en établissant des critères conformes aux canons édictés par avance. Telle est la tentation de tout académisme, voire de l'esthétisme, qui ne sont pas propres au XVIIIe ou au XIXe siècle, mais réapparaissent de temps en temps, notamment lorsque les courants ou les grandes tendances artistiques ne sont plus nettement repérables, comme c'est le cas en cette fin de XXe siecle. Aujourd'hui, toutefois, ce sont là des phénomènes mineurs car les théoriciens de l'art s'abstiennent prudemment de proposer une codification incompatible avec l'esprit de créativité et d'innovation qui caractérise la pratique de l'art. (...) L'époque semble désormais révolue où l'on pouvait déplorer l'hostilité, voire le mépris, à l'égard de l'esthétique. Et l'air du temps, si l'on en juge par le nombre des publications au cours de ces dernières années, témoigne d'un regain d'intérêt pour la réflexion théorique sur l'art. (...) L'art contemporain traverse une crise de légitimation. Chacun peut le constater. les artistes actuels sont accusés de céder au laisser aller, de produre n'importe quoi, de privilégier leur réputation médiatique au détriment de la création. L'art moderne et sa conception chimérique d'un monde rendu meilleur grâce a l'art sont fréquemment tenus pour responsables de cette deliquescence. En rompant avec la tradition et tout classicisme, le modernisme aurait accéléré la disparition des valeurs liées à la beauté, à l'harmonie, à l'équilibre, à l'ordre. Il aurait ainsi légué un lourd héritage aux artistes de notre époque, héritage d'autant plus funeste qu'il conduirait tout droit à la mort de l'art, maintes fois proclamée dans le passé , mais que d'aucuns considèrent sinon comme effective, du moins comme inéluctable. Cette crise de légitimation affecte l'art lui-même dans son essence, et l'impossibilité de dire ce qu'il est, ou ce qu'il n'est pas, ne permet même plus de repondre a cette question pourtant primordiale : quand y a-t-il art ou non art? (...) La disparition des repères traditionnels conduit à la recherche de règles, de conventions, de critères permettant l'exercice du jugement de goût ou bien l'évaluation des oeuvres: faut-il, comme le suggèrent certains, effectuer un retour au passé et restaurer les valeurs anciennes? Ou bien accepter la postmodernité qui prône l'éclectisme des formes, des matériaux et des styles, et proclame la mort des avant-gardes? (...) Certains déplorent aujourd'hui l'absence d'une véritable critique d'art, ou bien son imposibilité, consécutive, précisement, à la disparition de toute norme et de tout critère. Mais que signifie "critiquer" une oeuvre d'art? (...) Le statut social d'un art désormais accessible, en principe, a tous, la démocratisation de la culture, et le soutien financier que l'Etat accorde aux initiatives, aux projets et aux réalisations, notamment dans le domaine de l'art contemporain, modifient en profondeur la manière dont naguère le public percevait l'art. La multiplication des centres culturels, des musées, des expositions, des festivals correspond incontestablement à une volonté politique de la part des dirigeants, mais elle répond aussi a une demande croissante du public. (...) Un phénomène prend chaque jour une importance croissante: l'art, les oeuvres, les artistes, les expositions sont de plus en plus médiatisées. Cela signifie que toujours plus nombreux sont ceux qui connaissent les oeuvres par le texte, écrit ou parlé, ou par l'image, catalogue, télévision ou CD-Rom, et non par une mise en présence directe avec l'oeuvre elle-même. Or, s'il est important de s'informer, ce savoir modifie considérablement l'expérience esthétique traditionnelle. (...) Le discours sur l'art ne peut éluder ces interrogations. Les esthéticiens ont bien compris ces préoccupations du temps présent. (...) mais il en va ainsi de l'ethétique comme de la philosophie ou l'art de poser les problèmes importe souvent plus que la solution. Et l'esthétique contemporaine, quel que soit son souci de répondre aux urgences du temps présent, ne peut que se remémorer en permanence son origine philosophique. (...) L'orsqu'on jette un regard critique sur l'antiquité, sur Platon et Aristote, on voit que l'art, hormis ses interprétations métaphysiques, pose des problèmes identiques: la nouveauté, l'inédit, le hors-normes , la modernité dérangent. La création, en un mot, provoque les mêmes méfiances, les mêmes exclusions . Une incursion dans le passé, dans la Grèce des Ve et IVe siecles avant notre ére, permettra de mieux mesurer la puissance des ruptures survenues à la fin du XIXe siecle. La Renaissance est une rupture avec le Moyen Âge; la modernité est une rupture avec la Rennaissance et avec une tradition millénaire héritée de l'antiquité. Les mouvements d'avant-garde entendent bien quitter l'espace renaissant, un espace visuel et sonore devenu t rop étriqué au regard des bouleversements de l'époque. Toutefois, rompre avec une tradition, c'est un peu comme vouloir se débarrasser d'une habitude: bonne ou mauvaise, celle-ci représente un certain confort. Deux solutions: le compromis ou le coup de force. Avouons-le, les esthéticiens choisissent toujours la première et les artistes la seconde. Au XIXe siècle, malgré les résistances , la nostalgie, les souvenirs, les artistes modernes et avant-gardistes font valoir l'inédit, la nouveauté, le choc des innovations successives . L'âge des ruptures commence, avec pour conséquence le risque d'une rupture entre l'art et le public. Un nouveau défi attend l'esthétique: celui de réconcilier, autant que faire se peut, les provocations des artistes et le goût de leurs contemporains. Ce defi est toujours actuel. Dès lors, le retard de l'esthétique n'est pas un handicap; venir après les oeuvres signifie qu'elle prend le temps de réflechir sur son histoire passée et présente. Au moment ou l'art d'aujourd'hui perd, dit-on, tous ses repères et ses critères, un tel retard devient même un privilège.

(Marc JIMENEZ. Extraits de l'avant-propos de "Qu'est-ce que l'esthétique?")]

[Quelque chose est-il en train de changer dans l'édition française? Rendez-vous compte: vous pouvez désormais vous procurer en édition de poche un ouvrage intitulé "Qu'est-ce que l'esthetique?" Quatre cents pages limpides qui sont une histoire de l'esthéetique mais aussi une discussion menée par l'auteur, Marc Jimenez, des différentes théories. (...) La rectification des interprétations de Hegel est remarquable, de même qu'est pertinente la réserve exprimée à propos de Nelson Goodman et de Arthur Danto, même si l'importance accordée par Danto a l'aspect rhétorique de l'oeuvre d'art est négligée. Là où Jimenez excelle, c'est dans la définition de sa discipline...et de ses ambiguïtés (l'esthétique définit-elle la faculté de juger ou bien une philosophie de l'art? Pourquoi se laisse-t-elle doubler par les théories des artistes eux-mêmes?) La manière dont l'acquisition par l'art de son autonomie a rendu possible l'autonomie du jugement est remarquablement mise en évidence. Et cette autonomie de l'art, avec un grand A, implique une correspondance entre tous les arts qui nous intéressent particulièrement, nous qui sommes confrontés aux questions d'interdisciplinarité, de hors-cadre, d'oeuvre d'art totale.

Catherine MILLET, in Art Press nš221, février 1997]